Le Black Friday et l’assaut des marques sur la ville !

Le Black Friday et l’assaut des marques sur la ville !

Par Danielle Simonnet

“Black friday, black friday, black friday…” Impossible d’y échapper. L’annonce est omniprésente, dans tous les journaux, dans toutes les pubs, à la télé, sur les murs et les vitrines de tous les magasins, sur l’ensemble des panneaux publicitaires, jusqu’aux nombreux spams par internet et aux sms sur nos portables… Aujourd’hui, qu’on se le dise : Vous devez CONSOMMER ! CONSOMMER ! CONSOMMER ! Dans cette note, je souhaite non seulement revenir sur le Black friday et les actions de désobéissances civiles “Block Friday” contre Amazon et son monde, mais également revenir sur la main mise des grandes enseignes, des marques sur nos villes, et plus particulièrement sur Paris, jusqu’au “Brand ubanism”, l’urbanisme des marques. .  

Mais d’où ça vient cette journée d’injonction à l’hyperconsumérisme ? Des Etats-Unis et du Canada. Comme les grandes enseignes déploraient une moindre consommation pendant le  mois de novembre, elles ont imposé ce “black friday”, qui a lieu le lendemain de Thanksgiving, et où les commerces proposent des remises importantes. On nous fait croire qu’il s’agirait de soldes hors soldes.  L’importation artificielle de l’événement en France déboule à partir de 2013-2014, sous l’impulsion de sites de vente en ligne et d’enseignes comme Auchan, Fnac, Casino, etc. Il prend chaque année plus d’ampleur, à grand renfort de matraquage publicitaire qui commence des semaines avant le jour du black friday. Il a lieu cette année le 29 novembre. Il dure en fait tout un week-end, jusqu’au lundi suivant “cyber monday”, plus spécifiquement consacré à des achats sur internet.

Et ça marche. Les livraisons de plateformes de type Amazon sont multipliées par 10 ce week-end là par rapport à une journée normale. 76% des personnes qui font des achats lors du Black Friday choisissent un livraison à domicile, dans une logique globale complètement anti-écologique. En 2017, Amazon a vendu 1.400 produits par minute le jour du Black Friday. Au total, 6 milliards d’euros devraient être dépensés dans le week-end, dont 1,7 milliards sur internet. En moyenne, 62% des Français font des achats à l’occasion du Black Friday. Un chiffre qui atteint 72 % chez les moins de 35 ans, qui disent acheter essentiellement sur internet. Ce phénomène ne cesse de croître : ainsi les dépenses le jour du Black Friday ont augmenté de 71% entre 2017 et 2018, et une nouvelle hausse est attendue cette année.

Ça marche surtout comme une belle arnaque !  D’après l’association de consommateurs UFC Que Choisir, qui a en 2016 examiné les prix de milliers d’articles vendus le jour du Black Friday sur 20 sites de commerce électronique en France, les comparant à ceux pratiqués une semaine auparavant, la moyenne des réductions effectives sur chaque article est inférieure à 2%.

Action Block Friday à la Défense

Bravo au #BlockFriday, aux actions de dénonciations du modèle écocidaire d’Amazon. Après l’appel initié par des associations comme ANV Cop 21, Greenpeace, et signé par nombre de personnalités et par près de 20.000 personnes, une plateforme www.stop-amazon.fr a été lancée pour faire du “black friday” 2019 une journée d’actions et de blocages contre “Amazon et son monde”. Je poste ici leurs arguments, à partager le plus largement possible : 

Le Monde d’Amazon, c’est “un monde sans emplois.” : pour un emploi créé par Amazon, deux emplois sont détruits dans le secteur commercial. Les salariés d’Amazon, dont de nombreux intérimaires, enchaînent des tâches cadencées par les algorithmes de leurs scanners. Dans ses nouveaux entrepôts, ils deviennent des auxiliaires de 100 000 robots de préparation des commandes. Ainsi, douze ans après l’ouverture de son premier entrepôt français, Amazon a récemment inauguré, en présence du secrétaire d’État au numérique Cédric O, un entrepôt géant équipé de 4 000 robots à Brétigny-sur-Orge dans l’Essonne. Et, bientôt, les livreurs, déjà nombreux à être ubérisés, pourront être remplacés par des drones. la surexploitation des travailleurs auto-entrepeneurs est terriblement bien décrite dans le dernier film de Ken Loach “Sorry we missed you”. 

Amazon, c’est également “un monde sans fiscalité, ni démocratie.” Échapper à l’impôt et aux contraintes légales est une obsession pour Amazon, qui déclare artificiellement ses profits dans des paradis fiscaux comme le Luxembourg en Europe ou le Delaware aux Etats-Unis. En France, Amazon a annoncé unilatéralement qu’elle répercuterait la modique taxe GAFA sur ses fournisseurs. A Seattle, son siège, Amazon a fait annuler une taxe sur les multinationales en faveur des sans abris pourtant votée à l’unanimité par le conseil municipal.

C’est enfin “un monde de l’hyperconsommation et de la pollution”  : le modèle Amazon est un désastre écologique. La multinationale a vendu plus de 11 milliards de produits en 2018. Ses prix bas, ses promotions quotidiennes, poussent à la surconsommation et contribuent à la hausse des émissions de CO2 en démultipliant l’extraction des ressources, les transports par bateaux, avions ou camions. 

Mais pendant que la prise de conscience des enjeux écologiques, sociaux et démocratiques émerge contre le système d’Amazone, il est également essentiel de prendre conscience du rôle que les marques sont en train de prendre sur la ville.  

Action contre Amazon

Paris et nos villes, des centres commerciaux géants ? 

La fin de la mandature de Delanoë avait été marquée par le scandale de la ventre du ventre de Paris, le centre commercial des Halles à Unibail. Anne Hidalgo était alors adjointe et Benjamin Griveaux, lobbyiste à Unibail pour 17 000€/mois le négociateur de la braderie. la ville s’est retrouvée à payer les travaux et à brader son foncier pour ce grand groupe qui dorénavant peut cumuler des bénéfices exorbitants. Dorénavant, pour entrer dans Paris, vous devez passer par un centre commercial. Les flux de voyageurs sont un enjeu de public à capter pour les grandes enseignes. La privatisation d’Aéroport de Paris au profit de Vinci répond à cet impératif, tout comme le projet de la future Gare du Nord. Si la majorité communique sur son retournement veste, le projet initial choisi était bien un centre commercial de luxe, à des kilomètres de l’enjeu de redessiner l’urbanité de la gare, répondre aux besoins de ses usages pour les voyageurs et les habitant-e-s dans un réaménagement plus global qui aurait permis de repenser l’ouverture de la gare vers le Nord, jusqu’au périphérique et même au-delà, jusqu’aux quartiers de Saint Denis Pleyel. Nul ne sait à cette heure si le futur projet dérogera réellement à ces objectifs libéraux. Le réaménagement du quartier Montparnasse reste lui aussi très lié à la volonté d’étendre les surfaces commerciales. De nouveaux quartiers, comme celui de Rosa Parks se traduisent par l’imposition de magasins de grandes enseignes toutes quasiment liées au même groupe. C’est que la soumission aux politiques d’austérité imposées par les gouvernements successifs se traduisent par une modification profonde des politiques publiques : les élu-e-s des collectivités locales ne sont plus des aménageurs mais des développeurs d’intérêts privés, des placiers pour investisseurs. Les grands groupes viennent, revendiquent l’emprise de zones foncières et promettent de réinventer la ville à la place des élu-e-s, des urbanistes et bien évidemment des habitant-e-s. C’est bien là le bilan de la politique menée par le  commissaire priseur officiel d’Anne Hidalgo, Jean-Louis Missika, adjoint à l’urbanisme qui n’a cessé de privatiser l’espace public à grands coups d’opérations “Réinventer Paris”. 

La ville, enjeu de la dérégulation du travail et de la transformation-réduction du citoyen en consommateur. Le lobbying des grandes enseignes a réussi à imposer non seulement ses vues sur les lois gouvernementales mais également sur les décisions des collectivités locales. Paris, qui était auparavant opposé au développement du travail du dimanche et à l’extension des zones touristiques internationales permettant l’ouverture dominicale des commerces, a finalement appliqué au maximum la loi Macron sur les 12 dimanches ouvrés et la création de nouvelles ZTI, y compris là où les quartiers n’ont rien à voir avec le tourisme, comme à Porte d’Italie. L’enjeu patronal est quadruple : prendre le marché sur tous les petits commerces indépendants qui ne peuvent suivre les coûts des horaires étendus, capter du client 7 jours sur 7 et bientôt presque 24h sur 24 (ou déjà via les plateformes), casser le code du travail et réduire son “coût” en remettant en cause un à un ses acquis sur la durée légale et le renchérissement des horaires décalés, mais aussi briser les consciences et aspirations sociales, citoyennes et écologiques en faisant croire que le bonheur réside au fond du caddie.  

C’est également sur la ville que les plateformes de l’ubérisation, Uber, Amazon, Airbnb se développent le plus. La solution réside t-elle dans la capcité du petit commerce de développer ses services de livraison en ligne ? Une piste pour contrer Ubereats, Deliveroo peut résider dans la création de SCIC, permettant aux livreurs de s’émanciper des grandes plateformes, d’accéder au statut social salarié tout en restant fiscalement indépendant et de préserver le réseau des petits restaurants. De la même manière, les librairies développent leur système de commande en ligne qui garantit une mutualisation entre elles de leur stock et la garantie d’avoir le livre disponible dans une librairie de proximité en temps record. Néanmoins, faut-il nécessairement poursuivre cette course folle de l’immédiateté ? Est-ce un projet de vie et de ville de ne plus se retrouver dans un restaurant, de ne plus échanger avec son libraire ? de ne plus flaner dans les rues et de n’être ouvert au monde et aux autres que pas son smartphone ? 

Le matraquage publicitaire est également amplifié pour amener de nouvelles recettes à la ville. Des nouveaux panneaux numériques pullulent sur la ville là où l’on aurait tant aimé y voir des arbres. Chaque opération de travaux sur de grands bâtiments publics du ministère de la culture ou d’édifices religieux dépendant de la ville sont l’occasion de publicités géantes, comme vantant la destination de l’Arabie Saoudite au mépris des droits de l’hommes là bas piétinés ou de tant de produits de marque en tout genre. On est ainsi sommé d’acheter des voitures SUV, et ça marche car leur vente ont fortement progressé sur la capitale, alors même que la municipalité est censée oeuvrer pour le recul de la voiture individuel pour lutter contre la pollution. Les équipements publics, et notamment les grands équipements sportifs et culturels sont privatisés les uns après les autres et bénéficient du naming : on ne va plus voir un concert à Bercy mais à l’AccorHotels Arena. Il en sera de même des matchs de rugby dans l’ex stade Jean Bouin et idem pour les matchs de foot du PSG à l’ex Parc des princes. L’inauguration des illuminations de Noël sur les Champs-Élysées, deviennent une grande opération publicitaire pour le sponsor Ferrero, du groupe Nutella, champion via l’exploitation de l’huile de palme de tant de déforestations et des problèmes de santé et d’obésité infantiles ! 

Sachez que les marques assument, revendiquent et théorisent leur mainmise sur la ville. Elles nomment cela le “Brand urbanism”, l’urbanisme de la marque. Il s’agit pour les marques d’allouer “une partie de leur budget marketing ou publicitaire pour le financement d’un projet d’aménagement urbain présenté comme positif et impactant, permanent ou temporaire, dans le cadre d’une collaboration avec la ville et les habitants.” comme le décrit une étude de JCDecaux.  Les marques font mines de se mettre au services des défis sociaux et écologiques de la ville, en apportant leur financement pour in fine saturer l’espace public de leur marque en direction de leurs “clients”. 

Finalement, ce ne sont plus les élu-e-s et encore moins les habitant-e-s qui font la ville mais les marques ! C’est une folie au moment où il faut impérativement s’engager dans la décroissance de nombre de consommations, changer radicalement notre modèle de développement dans les 10 années qui viennent pour répondre aux urgences climatiques et écologiques. L’uniformisation de nos villes, derrières des grandes marques qui marchandisent l’ensemble des usages urbains est bien un cauchemar en train de se réaliser, mais qui n’a aucune fatalité. Nous devons au contraire reprendre le contrôle sur nos vies et sur notre ville, ralentir la vie en ville, ré-harmoniser nos temps sociaux et faire nôtre ce slogan : ‘Plus de liens, moins de biens !’ 

A Décidons Paris, nous proposons :

  • un Paris sans pub : nous souhaitons l’interdiction de la publicité numérique, l’obligation d’extinction des enseignes numériques à la fermeture de magasins, l’abandon du recours à la publicité géante sur les chantiers des monuments historiques dont la Ville est propriétaire, une révision du Règlement local de publicité pour qu’il soit bien plus restrictif.
  • un Paris de la gratuité : nous proposerons la gratuité de Vélib, et une extension de la gratuité des transports, la gratuité de tous les prêts dans les bibliothèques, de l’accès aux musées, expositions temporaires inclues.
  • un Paris du droit au repos hebdomadaire : nous nous opposerons au travail du dimanche, pour garantir le droits des salarié.e.s du commerce, souvent des femmes précaires, de bénéficier d’un droit au repos avec leurs proches. Il y a bien mieux à faire le dimanche que de remplir son caddie !
  • un Paris du petit commerce, de la production locale, contre celui des multinationales et des plateformes : nous nous opposerons aux plateformes comme Uber, Amazon ou Airbnb, qui dérégulent nos emplois et notre ville et créent de la précarité ; nous limiterons autant que possible la mainmise de la grande distribution, et favoriserons le petit commerce et la production locale en circuit court, en coopératives solidaires, avec ventes en vrac, et nous arrêterons le développement des centres commerciaux.

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